Un jour, quelqu’un m’a dit « Les Egyptiens ne boivent pas d’alcool mais ils fument du hashish. Ils sont très religieux mais dérangent les femmes dans la rue. Leurs femmes couvrent leurs têtes mais elles portent des leggings très moulants. Ils veulent la démocratie mais ne sentent plus sécurisés en donnant tous les pouvoirs à un homme ». J’ai répondu : « Oh…je vois…non, attends, je suis confuse ». Il m’a répondu : « C’est normal d’être confuse. Même les Egyptiens son confus de leur confusion ». J’ai pensé pendant plus d’une année être folle. Je ne parvenais pas à comprendre comment un chauffeur de taxi pouvait bondir hors de son taxi pour insulter un autre chauffeur de taxi et finir la conversation par « Habibi ». Ne pouvait-il pas commencer par le « Habibi » ? Cela aurait évité…au moins, un embouteillage ! J’ai pensé : peut-être les Egyptiens ont besoin de ces dramaturgies pour rendre la vie plus vivante. Quoiqu’il en soit, j’étais confuse. Comme avec ma collègue, s’énervant après les gens…parce qu’ils sont énervés. « Ne devrais-tu pas être plus détendue toi aussi ? » « Oui, j’y ai pensé » m’a-t-elle répondu. Une autre situation. Une fois dans un hôtel, le directeur a appelé trois fois ma chambre pour me demander de faire sortir mon partenaire (égyptien) de ma chambre. De façon alambiquée et pas très polie, il nous a expliqué que l’hôtel n’autorise pas les couples non mariés à partager une chambre…..Alors qu’une fille à peine habillée traversait la réception. Il y a une partie pour les étrangers où la morale a disparu et une partie pour les Egyptiens où la religion est la règle. Il y a des choses acceptables « pour ceux qui ne sont pas comme nous » et des choses inacceptables pour « nous », qui peuvent être compromises sous certaines circonstances.
Bien évidemment, j’étais confuse. Qu’est-ce qui est autorisé ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? Et surtout…pourquoi ? Cette question n’est pas à poser bien que les Egyptiens sont très ouverts d’esprit pour échanger sur ces choses que l’étranger ne comprend pas. Car ils supposent que l’étranger ne comprend ayant été éduqué dans un monde « où tout est accessible ». Cependant leurs explications ne me suffisaient guère. Comme celles sur le voile, j’ai eu autant de réponses que de personnes interrogées : « C’est une tradition. Les femmes du Sud le portaient pour se protéger du soleil » ; « Les épouses de notre Prophète le portaient » ; « Elles le portent pour se protéger des hommes » (intéressant mais assez peu effectif) ; et la meilleure : « Parce que c’est comme ça que nous faisons ». Bien sûr ! Parce que c’est comme ça. Imitation. Communauté. Honneur. Ce sont les mots qui amènent les Egyptiens à paraître. Et non pas à être. Quand paraître et être se mélangent alors naît la confusion. Je dois avouer être aller frontalement vers eux : « Ok, si tu ne veux pas faire comme ça, pourquoi le fais-tu ? ». Vivre hors de la communauté n’est pas envisageable. Ils appartiennent. Même s’ils ne sont pas toujours en mesure de dire à qui ou quoi ils appartiennent.
Je vis depuis un an et demi en Egypte. Le Caire, pas l’Egypte. Les mots ont leur importance. Car Le Caire est un pays dans le pays. Et comme toute extra-mégalopole, les choses y sont plus compliquées….rendant la confusion plus confuse. Je n’ai jamais douté de la santé mentale de mes hôtes car en qualité d’étranger, je me dois de m’adapter aux habitudes et croyances de mes hôtes. Mais rapidement, je me suis perdue dans le « je dis ça mais je fais le contraire et je ne peux pas l’expliquer parce que c’est comme ça que nous faisons ». J’ai entendu tant de personnes de mon entourage se plaindre du pays, des habitudes, des traditions, des autorités, des silencieuses et oppressantes règles à suivre. Ils rêvent secrétement que cela changera. Pourtant, aucun ne prend la direction du changement. Certainement la zone de confort est plus précieuse que l’imprévu.
J’aime ce qui n’est prévu ni planifié. Et je ne peux suivre des règles auxquelles je ne crois pas. Trop sauvage pour le Caire ? Etrange sentiment que celui de sentir « trop sauvage » dans une ville qui ne dort jamais, quand le désordre est l’ordre, quand l’absence de règles est le code de conduite routier, quand des millions de gens vivent dans des quartiers dits « non planifiés ». Fantaisie et bordel sont deux choses différentes. Au cours des derniers dix-huit mois, j’ai appris à aimer ce que je n’aimais pas. L’odeur de la cigarette froide dans les taxis. Les moustaches. Les « Welcome to Egypt » (après un an, mon ami, je ne suis plus touriste !). Les combats de femmes dans le métro. Les hommes occupant les rares trottoirs de la ville pour fumer leur shishas. Le Caire est dure. Pourtant, quand je marche vers la maison le soir et quand le Caire me laisse gouter sa douceur, je pense qu’elle m’amène de nouveaux défis. Elle m’amène des opportunités de me tester. A quel point je suis capable de tenir à mes valeurs et principes quand tout autour vit et pense différemment ? Que suis-je capable de donner à mes hôtes ? Mes voyages et expériences m’ont beaucoup enseigné…plus sur moi que sur autre chose.
Mon instructeur de conduite me rend folle. « Yemiin » (droite). Je tourne à droite. « Shemaal !!!!!» (gauche) hurle-t-il. Après une heure, j’avais compris : quand il dit une chose, il signifie son contraire. C’est au-dessus des forces des Egyptiens de dire « non » alors qu’ils hurlent intérieurement « Noooooonnnn ! ». Est-ce cela que le Caire veut m’enseigner ? A lire entre les lignes ? A comprendre que l’on ne dit pas toujours ce que l’on pense ? A accepter que l’on ne fait pas toujours ce que l’on veut ? Le Caire me rend confuse car Le Caire veut m’apprendre quelque chose et je ne sais pas quoi.
En attendant, cela me convient car j’aime le Caire sucré-salé.