Entre indignation, espoir et résolution

Je suis entrée la première fois au Congo par la frontière qui le sépare du Burundi. Nous avions emprunté une route bitumée jusqu’au premier poste burundais. Puis le bitume a laissé place à la poussière : nous étions au poste congolais. Tout au long de la route effectuée de la frontière à Bukavu, chef lieu du Sud-Kivu, traversant la plaine de la Ruzizi puis les escarpements des montagnes, frontière naturelle avec le Rwanda, je scrutais le paysage. C’est un paradis. Le Congo me semblait alors être le cœur du monde. L’Est du Congo offre toutes les opportunités : un climat clément à l’Homme et propice à l’agriculture, des espaces interminables favorables à l’élevage, un réseau hydrographique et un ensoleillement parfait pour une énergie suffisante et propre, un sol et un sous-sol riches et des hommes. Alors que le pays a un potentiel immesurable pour un développement stable et durable, la population est parmi les plus pauvres du monde. Deux ans après, le paradoxe me choque toujours. Entre extrême richesse et misère, où est la faille ?

Observant la composition de l’ensemble des acteurs et actions du « développement » économique, politique et social de la région, des absurdités sautent aux yeux. La question est sur toutes les bouches, particulièrement celles des Congolais : pourquoi après tant d’années d’aide humanitaire, de flux financiers, d’investissement en infrastructures, de stratégies de programmes internationaux, le Congo n’est-il toujours pas développé : absence de sécurité, faiblesse des services sanitaires et sociaux, justice fragile, … ? Mais surtout pourquoi le peuple Congolais souffre-t-il toujours ? Je pense ici aux millions de Congolais à l’Est, coupés des grandes villes, lieux décisionnels, vivant dans des huttes, sans eau courante ni électricité, sans accès aux soins ni à l’éducation.

Derrière ce constat naïf, le peuple a sa réponse, mais n’ose la prononcer. Les droits de l’Homme ne sont pas un simple texte parmi des centaines d’autres comme les multiples recommandations internationales ou les déclarations d’experts. C’est un rappel à ceux qui l’ont oublié, que l’Homme a une dignité naturelle, par essence, qui ne peut lui être retirée. Cette dignité passe par l’assurance de manger, de boire, de vivre sous un toit, de se soigner mais surtout de sécurité. Peut-on vivre ou survivre dans la crainte quotidienne de la souffrance physique ou de la mort ? Peut-on assurer sa propre dignité dans la crainte ? Alors dans la crainte, le peuple congolais n’ose se prononcer au dépend de sa dignité.

En Mai dernier, une campagne est lancée pour mettre fin aux « viols et violence fondée sur le genre ». Tous sont invités : associations locales de la province, victimes, policiers, médecins, avocats, juges, infirmières, accompagnant psychosociaux, individus. Nous ne savons pas qui répondra à l’appel : une dizaine ou des centaines ? L’accès au lieu de rencontre est difficile et surtout, tous sont lassés d’une énième campagne : encore des discours, encore des demandes de financements, encore des appels aux secours et après ? L’événement commence : une accompagnatrice psychosociale de victimes prend la parole, puis deux avocats, puis un médecin. Au fur et à mesure des discours, la salle se remplit encore et encore. Une femme prend alors la parole en swahili pour témoigner de l’atrocité dont elle a été victime. Elle nous raconte le calvaire, les ignominies dont elle a été victime. De retour du champ avec son mari et son enfant, ces derniers ont été amenés de force par trois hommes armés. Elle part dans un sens et son mari dans l’autre. Jetée dans leur campement, elle est violentée. Peu de temps après, les vêtements de son mari lui son remis. Ils la forcent à cuisiner. Elle refuse. Ils frappent, elle et son nourrisson. Ils la forcent à manger. Elle refuse. Ils frappent plus fort. Elle mange. Une fois terminé, ils lui disent : « Tu viens de manger ton mari ». Elle est emprisonnée, attachée et violée pendant trois jours et trois nuits par les trois hommes. Alors que les chiens se sont habitués à sa présence, ils n’aboient pas quand elle réussit à s’échapper. Dans sa fuite, son bébé meurt. Elle traverse la forêt et regagne un centre de santé. Quelque mois après, elle témoigne, le ventre rond d’une grossesse qu’elle désigne comme diabolique. Avons-nous besoin d’entendre son témoignage ? Si nous ne l’écoutons pas, qui le fera ? Si nous ne prenons pas en charge sa voix et celle des centaines d’autres femmes cachées par la misère et la peur, qui le fera ? Alors qu’elle termine son discours, nous appelons les participants à s’engager dans la campagne. Les mains se lèvent : « Mais pourquoi cette campagne ? Qu’est-ce qu’il va se passer après ? ». Nous répondons que les moyens pour mettre fin à des telles violences sont ici, aujourd’hui, dans cette salle ! Un débat inattendu prend forme. Avocats, médecins, victimes, associations locales, anonymes et reconnus, tous veulent s’exprimer. Tous veulent exprimer leur besoin profond de faire sortir tout ce qu’ils ont enfouit. Des mains se lèvent. Dans cette salle, nous trouvons des professionnels de la prise en charge des victimes de violence sexuelle. Il est absurde de réaliser que c’est devenu un métier ! Tous s’unissent : il est temps d’arrêter de soigner les conséquences de la situation du pays, mais de traiter les causes. Et les moyens techniques, humains et financiers sont ici-même, au Congo. Les solutions ne viendront pas des responsables mais, par fatalité, de ceux qui en souffrent. Alors que la dignité humaine de millions d’individus se perd au profit d’intérêts stratégiques, les participants dans la salle savent que la solution ne viendra pas de l’extérieur. L’avenir est ici, entre leurs mains.

Quelque chose est alors en train de naître. L’atmosphère change entre indignation, espoir et résolution, personne ne quittera la salle en oubliant ce qui a été dit ce jour là. Personne ne souhaite repartir en pensant que cette femme a risqué sa vie, une seconde fois, en parlant devant cette assemblée, pour rien ! Alors tous signent l’engagement à la campagne et proposent un nouveau rendez-vous.