Gentil fantôme

Je ne sais plus quand était-ce. Je ne me souviens pas où je t’ai laissée. Il m’a semblé un temps t’avoir oubliée dans un avion entre Bukavu et Le Caire. Crois-tu que c’était encore bien avant ? Peut-être était-ce quand j’ai décidé volontairement de t’ignorer, cela remonte à environ dix-neuf ans, le moment où je t’ai créé.

Tu as envoyé des signaux afin de me faciliter la recherche. Voulais-je seulement te retrouver ? Même invisible, tu m’encombrais. Le poids de tes émotions sous ton voile transparent était trop lourd pour la légèreté de mon cœur transparent. Tu as fait des essais pour revenir à la vie, pour ne plus être un fantôme. Tu t’es même excusée. Tu as essayé de me leurrer en me faisant croire que tu n’étais pas vraiment ce que je croyais et que tout ce dont nous avions souffert ensemble n’était pas vraiment arrivé. Mon petit fantôme, il t’est impossible de changer le passé, ce qui est fait, de te changer ; car que tu appartiens au passé. Il t’est impossible de le nier. Comme il m’est impossible de nier ton existence.

Je t’ai si bien ignoré que je ne parvenais pas à me souvenir de toi, dans un premier temps. Et quand mon esprit s’est libéré des carcans de l’éducation, tu t’es faufilé dans cet espace libre. Je t’ai noyé dans l’alcool. Je t’ai brûlé à la cigarette. Je t’ai bouclé dans des valises à direction de l’autre bout du monde. Je t’ai salie dans des draps inconnus. Malgré tout, tu persiste et signe.

Tu t’auto-proclame comme l’unique source de mes malheurs et leur seul remède. Tu t’invite dans mes pensées comme l’excuse de mes mauvais actes et paroles. Tu te gargarise à ma sensibilité que tu crois être ta création. Tu n’es rien dans mon présent et tu es tout de ce que je suis aujourd’hui. Tu as été le commencement de ma vie et la fin de la soumission que je me suis infligée. Tu as payé le prix de notre ignorance. Tu as sacrifié ton innocence pour mon avenir. Tu as abandonné tes dons, ton potentiel croyant qu’ils n’avaient pas de place dans notre monde. Tu as su t’envolé haut dans ton ciel, celui que tu t’es créé, un bien bizarre, un qui te ressemble pour nous protéger. Tu as plongé dans des profondeurs que seules toi et moi connaissons. Ce sont ces profondeurs qui sont toujours mes refuges aujourd’hui.

Si seulement je pouvais te rejoindre vingt-ans plus tôt, je t’amènerais profond dans l’océan et haut dans le ciel. Je créerais une bulle vaste, transparente et solide dans laquelle tu pourrais voir sans être vue, être toi au plus profond de toi sans calcul, sans crainte, sans jugements. Excuses- moi de t’avoir ignorée, rejetée et mal envisagée.

Il m’est impossible de te renier. Tu es moi, je suis toi. Tu es une partie de ma personne, en plus petite, en plus fragile. Permets-moi de t’accueillir pour nous vivions en harmonie, pour tu ne me hante plus, pour je ne te déteste plus. Ne me déteste pas pour avoir avancé sans toi. Je t’estimerai pour ce que tu es exactement, ni plus ni moins. Je te libérerai ainsi de ta condition de fantôme. Restes à ta place d’enfant et laisses-moi celle de l’adulte, pour que nous puissions nous épanouir. Je sais ce que tu ne sais pas. J’ai la force que tu n’avais pas. Laisses-moi prendre soin de toi. Pour qu’un jour tu puisses voir nos enfants grandir dans la sécurité qui te manquait. Pour qu’à tour, tu te reposes dans leurs rires.