Héléna est une fleur fraîche poussée dans la boue. Elle-même est recouverte de boue, de terre sale et noire. Elle se courbe sous son poids. Et pourtant, elle étincelle. Héléna est une femme congolaise d’une quarantaine d’années. Elle lave le linge en écoutant de la vieille rumba congolaise, mal enregistrée sur un poste de radio grésillant. Je l’entends chanter. Quand elle chante, sa voix m’adoucit le cœur. Héléna est ce que l’on appelle au Congo une domestique, une travailleuse. On ne dit pas aide ménagère. On ne dit pas maîtresse de maison. Pourtant, c’est elle qui fait vivre la maison. C’est elle qui lave, nettoie, range, sert — et ainsi prend soin de tout le monde.
« Il faut manger, Mademoiselle ! Car on peut mourir demain ou après-demain. Et ce qu’on mange, on le garde ». Quelle philosophe ! « Il ne faut pas piétiner, Mademoiselle, vos pieds vont gonfler », soucieuse de me voir marcher pieds nus.
Elle a un tout petit visage ponctué par deux petits yeux ronds et malicieux. Sa bouche est très fine et les lèvres légèrement recourbées. Ses mains abîmées par le travail sont d’une grande finesse. Sa peau est noire et ses cheveux sales sont toujours attachés. Quand elle se penche pour laver le sol, son dos droit pointe vers l’enfer de la douleur et ses grosses fesses tendues en l’air semblent dire « merde » à celui qui ne l’a pas entendue. C’est ainsi que je la vois.
Elle a une espérance en la vie qui dépasse mon entendement. Elle a quatre enfants, tous grands. Aujourd’hui, elle ne peut plus en avoir. Alors, son mari est parti pour une autre. Et elle dit être heureuse ainsi — car lui, il peut avoir d’autres enfants et c’est ce qu’elle lui souhaite. Elle est d’un grand naturel et ne se gêne pas pour me raconter les détails de sa vie amoureuse. Quand elle sourit, elle semble être sur le point d’exploser de rire. Elle regarde tout et tout le monde de la même façon. Son regard possède un savant mélange de curiosité, de compassion, d’impertinence et de rire. Elle paraît, à côté des autres Congolais plus dociles, comme une effrontée.
J’aime souvent connaître la signification des prénoms qui reflètent ou non la personne, mais qui peuvent être un outil d’analyse ou de perception de la personne. Héléna viendrait du grec et signifierait « éclat du soleil ». Cela définit parfaitement la façon dont je la vois, comme un éclat et comme un soleil. Quand je la vois, je souris sans en savoir la raison. La femme soleil fait sécher et craquer la boue autour d’elle. La vie l’a faite naître ici au Congo et l’a laissée dans sa condition miséreuse. J’aime imaginer ce qu’elle aurait pu être en étant ailleurs et dans une autre condition. Avec plus de chance, je l’imagine excellente gestionnaire dans un domaine social quelconque, ferme, intellectuelle et humaine à la fois. Elle aurait eu un foyer chaleureux et des enfants malicieux, pleins de vie. Sa maison sentirait toujours bon le gâteau. Elle porterait toujours des robes simples mais élégantes et colorées. Et son gros derrière ne dirait plus « merde » mais serait assis sur les malheurs qu’elle n’aurait pas eus.