Khaled a été une rencontre capitale dans le chapitre congolais de ma vie. Notre amitié — comme il aime le dire — était un échange « in order to gain something ». Il m’aidait à me surpasser, et ainsi pensait gagner « des points » pour obtenir « ses galons d’Homme ». Quand je pense à Khaled, le son de sa voix filtrée par une moustache résonne dans ma tête : « One and two and three… whatever ! », « I said what ! », « Being a man or acting like a man », « How come ! »… Il y a tant d’expressions. Chacune de ses paroles a un écho au-delà des murs de la maison que nous avons partagée pendant une année.
Tous les jours, le matin, le midi et le soir, quand je rentrais à la maison, il m’accueillait avec un « Hi Gamila ! ». Khaled travaillait dans une mission de maintien de la paix des Nations Unies. Il répétait qu’il ne savait pas ce qu’il faisait ici. Même s’il le savait bien et comprenait tous les enjeux politiques et économiques qui ont poussé son pays à l’envoyer ici, il était triste de réaliser qu’il ne faisait rien de vraiment utile. Ses paroles sévères mais réfléchies et réalistes l’amenaient à la conclusion qu’il travaillait pour les « United Nothing » !
Khaled est un roc auquel tous ses proches aiment s’accrocher en cas de tempête. Et il le sait bien. Sans en jouer, son souci pour le genre humain le pousse à multiplier sa force. Malgré sa prestance et sa carrure — toutes deux imposantes —, je décelais une fragilité à fleur de peau. Khaled fait un grand écart entre sa culture quasi préhistorique du Sud de l’Égypte et la modernité de notre mondialisation. Par des exercices de souplesse, il s’adapte. Sans faire de mixage, de compromis, de mélange, il reste lui-même en chaque situation. Il a ces principes simples mais efficaces que beaucoup considèrent comme désuets. Je ne sais pas s’ils lui viennent de sa culture, de son expérience, de son caractère ou de tout à la fois. Mais ils m’ont réconfortée.
Nos conversations longues (trop parfois) autour d’un thé en fin de journée m’ont fait constater que nous sommes d’accord sur beaucoup de points, malgré la différence de culture, de langue, d’âge. Nos conversations (ou plutôt ses monologues) prenaient la tournure de ce qu’il appelait des « leçons ». Il commençait toujours ses propos par une introduction titrée du genre : « This is the lesson number thirty : learn for free, without paying ».
Devant toute son attention, je me demandais : « pourquoi » ? Pourquoi avait-il besoin de prendre autant soin des gens, de les pousser à être au meilleur d’eux-mêmes, pourquoi avait-il tant besoin de faire de chaque jour une réussite ? Pourquoi avait-il autant besoin d’être impliqué dans tout ? Bien que ce fût une bonne chose, et rare, je comprenais alors qu’il lui manquait quelque chose : sa famille. Mais plus que ça : quel trou y avait-il dans son cœur ? Il parlait souvent de son père qu’il a perdu jeune. Peut-être comblait-il ce vide laissé par cette perte.
Avec toute son agitation, il terminait chaque journée, affalé sur le fauteuil, dans son uniforme militaire, les bottes délacées, ses petites lunettes descendues sur le bout du nez et murmurant dans un souffle court et fatigué : « I’m suffering ! ». Cette vue de lui me faisait toujours un peu sourire… et ainsi lui aussi !