La drogue de l’écrivain

Combien de phrases, de lignes et même de pages a-t-il écrit ? Comme une inexorable envie de graver dans le toucher, une pensée si immatérielle, si fragile, si furtive. Comme une boulimie de mots. Il lui est si souvent arrivé de voir, de dire, de penser, d’imaginer, de croire et avoir l’irrépressible besoin de l’écrire. Vite. Là. Maintenant et tout de suite. Comme si la prochaine expiration ne sera plus la même et anéantira la précédente.

Il écrit se prenant tantôt pour un journaliste tantôt pour un anthropologue et le plus souvent depuis un regard nombriliste et introverti -se prenant cette fois pour un psychanalyste puis un sociologue. Devant sa machine à écrire, il boit beaucoup de café, fume le cigare et y reste souvent très tard le soir, voire la nuit ou jusqu’au petit matin. Dès que l’envie d’écrire arrive, il doit l’assouvir dans l’instant, sans attendre. Il lui vient des mots instinctifs, comme s’ils étaient déjà écrits et qu’il n’avait qu’à souffler sur l’encre pour qu’elle sèche. Ils s’étalent aussi vite qu’un note de musique suit une autre. Ils lui viennent toujours avec une mélodie, qu’il ne peut pas écrire. Jamais il ne pourrait écrire les mélodies qu’il a dans la tête et qui accompagnent ses mots. Elles sont violentes, fulgurantes et furtives. Comme un spasme, tout d’un coup, une douleur qui fait apparaître tout le reste plus dérisoire. Alors, les mots doivent sortir, essentiels et rapides. Une suite de signes sans sens crachée sur le papier -et reste la musique sourde qu’il peine à saisir, des traces de couleurs assorties -comme la gomme des pneus d’une voiture passée à toute vitesse, comme une tempête de choses.

C’est avant que la tempête ne passe qu’il doit écrire. Car une fois la mélodie évaporée, il a oublié. Il oublie même au sujet, aux couleurs, aux sons et au « pourquoi au fait je voulais écrire ? » C’est si rapide, si inaccessible, qu’il déploie une stratégie pour retenir quelques secondes supplémentaires la mélodie. Sans elle, les mots s’ennuient et les couleurs se ternissent.

Alors, aux premiers sons, il prend un papier, un crayon ou sa machine. Il écrit, écrit, écrit…ça fait du bien mais il en faut plus et encore plus. Il respire et tenter de s’apaiser. Alors il relit sa dernière phrase : « à quoi pensai-je ? » Il remonte aux premières lignes puis se force, comme un drogué, à s’arrêter au risque de s’y perdre complètement.

Il accroche ses doigts tremblants au bord de la table, s’arrête épuisé, sans prendre le temps de relire, ni d’y comprendre quelque chose.

A ce moment, il efface tout.