Il y a une odeur de chips à l’oignon quand je rentre. Ca sent l’oignon et la transpiration acide que leur voile en synthétique filtre. Il y a les midinettes au maquillage assorti au voile, aux chaussures, aux ongles et à leurs sacs à main. Entre copines, elles gloussent, le portable à la main. Elles rient de la dernière vidéo sur Youtube ou de leurs professeurs. Quelques -unes isolées révisent à la hâte leur cours de chimie sur des cahiers jaunis par la poussière.
Il y a les mères, plus épaisses. Elles font place en entrant – difficile de ne maintenir la place près de la fenêtre pour un plus d’air. Elles poussent par coups de leurs larges fessiers. Coincés entre leur peau et leur voile, le ticket de métro d’un côté et le téléphone portable de l’autre. Ce sont les pionnières du « tout kit main libre ». Le maquillage coule à mesure que le métro avance. Elles s’épongent d’un kleenex. Le blanc de leur fonds de teint s’estompe et l’on découvre le brun de leurs visages. Elles semblent fatiguées le matin, sandwich à la main ; épuisées le soir, nourrisson au bras. Les mômes s’endorment sous la chaleur écrasante ou s’énervent du bruit alentour. La fin de semaine arrive, l’agacement avec. Une femme ne s’écarte pas de la porte et la dispute éclate, toutes savates à la main. Elles ont parfois le regard résigné. Et quand elles me regardent, il y a un mélange de curiosité, de maternité, de jalousie. Elles me fixent pour mieux s’échapper lorsque je tourne la tête.
Et puis il y a ces ombres, ces grandes ombres de noir qui s’autorisent parfois la respiration en découvrant le visage. Je ne vois que leurs yeux, comme presque comprimés – et me demande « dis-moi, qui es-tu, toi là-dessous ?».
Alors viennent s’ajouter à la foule féminine, des vendeurs ambulants hurlant à leurs oreilles le prix des marchandises dont ils font l’acrobatique démonstration. Ces millions de fourmis iront alors envahir les domiciles, les bureaux, les échoppes pour revenir dans la fourmilière le soir venu.
Moi, coincée dans l’angle que forment la porte et un siège, je me noie dans de la musique électro et un livre de macroéconomie. Il m’arrive de lever la tête et observer ces mouvements indisciplinés, ces bruits non accordés. Je les imagine alors toutes en parfaite harmonie dans une grande chorégraphie. Dans ma tête, je les fais danser, unies et joyeuse. Alors tout devient beau. Elles lancement leurs jambes dans l’air, font tournoyer leurs voiles et leurs robes. Et puis la porte s’ouvre, un bruit nasillard résonne. La danse est terminée. Je quitte les femmes de ligne Giza / Helwan.