Nous sommes les oiseaux. Les manchots. Les aigles. Les pies. Les pigeons. Les moineaux. Les colibris. Nous sommes les oiseaux. Nous ne nous arrêtons que pour couver notre progéniture. Même la mort ne nous atteint pas au sol. Elle nous attrape en plein vol. Notre maison est partout et nulle part. Même nos prédateurs nous regardent d’en bas et, lorsque nous tombons, la chute est magnifique. Vertigineuse. Comme l’ont été nos vies. Nos dimensions ne sont pas les vôtres. Nous trouvons nos profondeurs à des altitudes que votre entendement ne peut traduire qu’en chiffres, en mots, en mathématiques. Même vos tableaux ont des cadres, vos photos sont arrêtées.
Nous sommes les oiseaux. Nous planons, frôlant de la pointe des plumes de nos ailes vos trottoirs, vos jardins, vos eaux, vos réalités. Nous sommes les oiseaux. Nous voltigeons, tournoyons, formons des figures mystiques, nous tordons, nous déployons, car nous ne connaissons pas les repères. Nous sommes les oiseaux. Nous nous engouffrons dans ce vide bleu, violet, rouge, noir, transparent. Solitaires, effrayés et téméraires. En groupe, en meute, par paquets de dizaines, de centaines, de milliers, nous redéfinissons votre ciel à notre convenance. À deux, inséparables, seuls et cachés. Car nous ne connaissons pas de modèles. Nous sommes les oiseaux. Notre soleil ne tourne pas. Il court. Il jaillit. Il s’éjecte telle une fusée que nous pourchassons sans cesse. Nous le louons. Nous le chantons. Nous le prions à chacune de ses apparitions. Nous sommes les oiseaux. Nous échafaudons d’humbles bâtisses de brindilles aussi solides que vos monuments millénaires de pierre, que nous occupons quelques heures, quelques jours, quelques neiges, et qui ne nous appartiennent pas. Nous sommes les oiseaux. Nos œuvres ne sont que patience, minutie, détail et délicatesse. Nous les laissons au vent les emporter. Car nous sommes les oiseaux.
Les non-volants, les attachés à la terre envient nos altitudes, qu’ils nous arrachent en nous mettant en cage. L’oiseau qui ne vole pas est comme un poisson hors de l’eau, ou un rampant sans terre. Un oiseau sans ses altitudes est un humain sans foyer, une fleur sans eau. Un oiseau sans Soleil est un homme sans foi, un animal sans instinct, un arbre sans branches. Parce que nous sommes les oiseaux, nos silences présagent vos malheurs, vos peurs d’une fin terrestre sans issue. Parce que nous sommes les oiseaux, nos chants vous éveillent. Parce que nous sommes les oiseaux, nous ne pouvons qu’être de passage.
Parce que je suis un oiseau, je dépose ici ma brindille et m’en vais suivre le Soleil.