Silence

Je ne dirai rien des coups de baguette sur la peau des tambours qui m’ont menée à toi, des mouchoirs mouillés que j’ai pressés dans ma main avant de te rencontrer. Je ne dirai pas les mots que tu utilises pour parler de moi, car ils me feraient passer pour prétentieuse. Je ne te dirai pas que j’ai pleuré en lisant le poème de ta mère.

Je me tairai sur toutes les marches que j’ai loupées, celles qui m’ont menée à toi. Je ne te dirai pas avoir vu le pire de l’être humain ; je le porte en moi en témoignage et je ne voudrais pas que tu en souffres. Je ne dirai rien de ma certitude passée et brisée à ton contact, selon laquelle on ne reconnaît l’amour de sa vie que lorsque celle-ci touche à sa fin. Car je ne dirai pas non plus que j’ai tout de suite reconnu. Je garderai sous silence la force de la joie que j’ai, une force qui, partant de mon cœur, irradie en chaleur dans tout mon corps. Je ne ferai pas de déclaration aux hommes, au Monde, à l’Univers, à Dieu, sur ma gratitude pour la route qu’ils m’ont montrée jusqu’à toi. Je ne me confierai pas sur la peur de mourir depuis que tu es dans ma vie, parce que je ne voudrais pas t’y laisser seul.

Je ne ferai pas de commentaires sur tes grains de beauté, que j’aime sentir sous mes doigts. Je ne te dirai pas que j’aime la couleur de ton cœur, la forme de ton odeur et le goût de ton âme. Je ne me confierai pas sur les voyages que j’entreprends dans tes peintures, tes photos, dans tes couleurs. J’intérioriserai les quarante-sept premières années de ta vie car je les revis avec toi à chacun des souvenirs que tu évoques.

Je ferai silence au sujet de mon admiration pour qui tu es, pour le choix quotidien que tu fais d’être gentil, patient, curieux, généreux, drôle, déterminé et présent. Je ne ferai pas de commentaires au sujet de tes silences et de tes rires francs qui sont tous des chefs-d’œuvre musicaux à mon cœur. Je me retiendrai au sujet de tes peurs, tes doutes, tes fêlures, que tu partages ou non, que tu ignores ou non et qui font que je t’aime encore un peu plus. Je ne bavarderai pas au sujet de l’exceptionnalité de ton être… Non… ça, je ne le ferai pas car cela serait trop. Et puis je ne te raconterai pas qu’avec toi, le monde fait sens. Je ne peux pas te dire non plus qu’elle ne me déplaît pas, cette douleur, celle que j’ai en te quittant ; car je sais qu’elle est un symptôme de l’amour.

Je ne te dirai pas que nos fous rires me restent pendant plusieurs jours. Je ne te raconterai pas comment je pose ma tête sur ton épaule lorsque tu conduis. Je ne dirai rien des réveils dans tes bras et du vide dans lequel je me noie, les nuits sans toi. Je ne parlerai pas dans ma langue, ni dans la tienne. Je ne m’expliquerai pas sur le fait que je te trouve, je me trouve, dans chacune des chansons que nous partageons. Je ne décrirai les boussoles affolées qui tournent sur elles-mêmes, que nous sommes lorsque nous sommes séparés.

J’oublierai de te raconter que j’ai vu notre union remplie de rires lorsque tu m’as embrassée pour la première fois. Je ne ferai aucune déclaration au sujet de tes yeux, car j’y vois ton passé et notre avenir. Je n’oserai rien raconter de nos corps mélangés, lorsque tu fonds en moi. Je ne dirai rien de ton regard, certain d’avoir trouvé, dans l’immensité, la réponse à l’énigme. Comment pourrais-je décrire ce que nous faisons et qui n’a pas de nom ? Et cet avenir que l’on se promet sans se le dire ? Je me tairai sur l’intensité du repos d’un cœur accueilli. Nous n’expliquerons pas que notre amour nous réconcilie avec la vie, avec nous-mêmes.  Est-ce que ça se raconte, la fusion de la lune et du soleil ? Non, car ils ne le croiraient pas. Je garderai sous silence qu’il est doux de perdre la raison, la logique, quand tout est évident.

Tout cela, je ne le dirai pas.

Tu le sais déjà.