J’sais pas. Je me réveille et j’sais pas.
Mes premières pensées, dés le matin, sont confuses. Comme la brume matinale sur le lac Kivu, un nuage de milliards de minuscules gouttelettes pollue mon cerveau. Parce que quand on commence sa journée, chez toi, on sait pas. On sait pas si on aura de l’électricité, si on aura de l’eau. Donc on sait pas si on pourra se laver. On sait pas si le réseau téléphonique fonctionnera. On sait pas si ça va tirer aujourd’hui. Tu sais toi, si on va entendre des coups de balles aujourd’hui? P’t-être y’aura des morts. Ca on sait, y’en a tous les jours. P’t-être ce soir, on sera à Kigali ? Et puis, j’avais prévu plein de trucs pour aujourd’hui. Ben ouais…y faut bien prévoir même dans l’imprévisible. Enfin, en tous cas, c’est ma stratégie. Je prévois tout même si je sais d’avance que rien ne se passera comme prévu. P’t-être la route s’ra coupée. Alors on reste en ville. P’t-être on va rester bloqués sur la route : une manifestation, des pneus crevés ou plus simplement un embourbement. Ouais…c’est ça : embourbement ! Un mot qu’on utilise peu chez moi. Ici ça marche pour deux trucs : la voiture et l’alcool. Quand ta voiture est plongée dans la boue ou ton cerveau dans l’alcool, t’es embourbé ! Tu vois aujourd’hui, je me suis levée à 5h30 pour faire un jogging et partir de bonne heure à l’hôpital. Mais avec la pluie de la veille, trop de boue pour courir. Le pneu de réserve de ma voiture est dégonflé. J’vais pas prendre le risque de partir sans pneu de réserve. Alors j’ai appelé mon taxi. Aujourd’hui, ça va : le réseau téléphonique fonctionne. C’est ça aujourd’hui, j’ai de la chance. J’sais pas à quoi tu joues.
J’vais t’dire un truc : chez nous, un malheur arrive occasionnellement. Ici, on appelle bonheur, même mince, de la chance…car c’est pas souvent qu’ça arrive. Alors je pars de Muhumba. Tu sais ton Muhumba c’est un peu le Beverly Hills de la ville. Chic quoi…on a tout là-bas, c’est-à-dire eau et électricité. Ok pas tout le temps…mais suffisamment pour faire des réserves. J’sais qu’on est les riches de la ville. On vit entre nous et enfermés. Merde…y faudrait pas que la misère des voisins nous touche. C’est un peu le quartier des affaires avec les bureaux des ONG et des Nations Unies. Alors je quitte Muhumba. Pis…j’sais pas : j’savais pas qu’ils réhabilitent la route pour l’hôpital. On fait un détour de Place du 24 à Industriel puis Kadutu et retrouve la route de l’hôpital. Ces noms là, p’t-être certains les ont entendus…peu les ont pratiqués ! Tes routes me fatiguent. On manque d’écraser une dizaine de gosses qui courent sur la route. J’sais pas. Ca ressemble plus à du patinage tant ils glissent. J’en ai marre de voir les gens marcher les deux pieds dans la boue. Et puis toutes ces p’tites vieilles, comme des fourmis, qui portent deux fois leur poids sur l’dos. Ca m’rappelle que je dois penser à t’acheter des chaussures. Bref, ca m’écœure. J’ai la gerbe quand je sens ta misère. Parce qu’elle a une odeur ta misère, tu sais ? Même mon domestique sent la misère. Ma coloc lui a demandé d’se laver. Ca m’fatigue ces expats. Tu sais ces blancs : tes macros. Ouais j’sais : je suis blanche aussi. J’veux plus les voir. J’y arrive plus. C’est plus fort que moi. P’t-être je suis raciste ou jalouse…J’sais pas.
Des dizaines de camions livrent pains, maniocs, caisses de primus. Y’en a même dont j’préfère pas connaître le contenu. Dis, tu caches quoi ? Merde…hier, quatrième fois arrêtée par les officiers de roulage en une semaine. Ben j’ai une nouvelle voiture. P’t-être pensent-ils que j’ai bien mangé comme on dit. Ton argent ne s’dépense pas, il s’mange. Ca me fatigue de perdre du temps avec ces cons. Ok cette-fois, j’avais tort. Les papiers de la voiture étaient expirés. Alors j’ai dit « ça va, j’pars à la police pour régler la contravention ». Quand l’officier m’a reconnue, il s’est excusé de m’avoir dérangée. Pour une fois qu’il avait fait son travail. Entre quatre-quatre blancs rutilants, motos et piétons par centaines, j’traverse la ville avec mon taxi. Le capot du coffre arrière joue des castagnettes au rythme des cailloux et des trous. Pis’ on glisse sur la boue. J’ai même plus peur de tomber dans le vide. Au début, j’avais peur de toi, je croyais que mon cœur allait s’arrêter. Pis’ finalement, comme on sait pas c’qui va arriver, autant pas mourir de peur…ce serait dommage ! Mais ça m’fatigue : cette misère, ces blancs, tes enfants.
Tu m’fatigues. Je t’déteste et t’aime d’un amour inexpliqué. Tu m’as réservée quelques surprises : des bonnes et des mauvaises. Surtout des frayeurs. J’me suis jamais sentie autant stressée, aussi enthousiaste, aussi déçue, en colère, émue. Tu m’as fait poiroter des heures et des mois avant que je n’obtienne satisfaction de toi. Pourtant j’avais payé. Et cher en plus : mes belles années, ma famille, ma santé. Prostituée ! Ouais c’est ça, t’es une pute en fait. Comme toutes les putes, c’est parce que t’es belle que tu vends ton corps. Et puis c’est parce que tu te respecte pas que les autres te respectent pas. Et moi, j’aime une pute. Comment t’as fait ça ? Je voulais tout donner pour que tu deviennes une femme respectable.
Au bout d’la route, je rejoins le Doc. Le « M.D », comme on dit. Là-bas, perché sur sa colline. Futur prix Nobel de la paix, parait-il. Tu vas me dire que c’est ça la bonne surprise ? Sûrement. S’il te plait, m’dis pas qu’il est le seul. Parce que là…c’est plus une surprise, c’est un miracle. Tu vois entre Muhumba et Panzi, Baraka et Uvira, Kilembwe et Shabunda …je t’ai observé. En fait, t’es pas farouche, juste compliqué. Ces muzungus, y vont dire que Kinshasa n’est pas toi, Bukavu n’est pas toi. Le vrai Congo : c’est Bunyakiri, Mbuji Maï, Lulingu. Ben ouais, c’est ça qu’ils veulent de toi Congo : que tous tes recoins sentent la violence, la misère, l’ignorance, l’isolement ; et puis qu’ce soit sexy en plus ! Tu vois : genre la brousse flamboyante et humide. C’est beau sur les photos. J’te l’avais dit t’es une pute pour eux. Moi je sais ton visage Congo : tu en as mille et ils sont tous les tiens.
T’es trop compliqué. Ca m’fatigue le cerveau. Tu vois, j’ai cherché cent solutions à tes problèmes. A chaque fois, tu m’fais le même coup. Tu m’fais croire que ça va marcher et quand j’y crois, tu me lâches ! J’ai pas voulu faire comme les autres. Je voulais être différente à tes yeux. J’t’ai écouté et j’t’ai suivi même quand je n’étais pas d’accord. Puis j’ai tenté des compromis. Je t’ai même imposé les choses comme on impose à un enfant, trop inconscient du danger pour s’en rendre compte. T’es quoi au fait ? Une pute ou un enfant ? Je te parle mal, hein ? T’as vu comme j’t’écris. J’tiens même plus compte de l’orthographe. J’détournerai mon regard de tes yeux si t’en avais. J’te l’ai dit : j’ai payé. Et toi, tu me donnes quoi ? J’sais que tu m’as présenté mon homme. Merci. Mais j’suis pas venue pour ça moi ! J’voulais pas un homme. J’te voulais toi, Congo. Je serai heureuse quand tu seras heureux. J’sais pas. J’sais même pas pourquoi j’t’aime. Tu vois, avec mes mots, je te rejette. Pour que tu me reprennes. P’t-être que si j’tire sur l’élastique, tu vas claquer sur moi. Je t’ai quitté deux fois. Un coup de fil et hop c’était reparti. Je n’ai même pas pris le temps de te pardonner. Comme une adolescente au cœur brisé, je suis retombée dans tes bras trop heureuse que tu veuilles encore de moi. J’t’ai refait confiance. Mais tu vois, Congo, je ne serai pas aussi stupide cette fois. J’t’aime toujours ; même plus. Tu vois : j’te parle mal pour te taquiner. Car je sais qui tu es maintenant. Tu ne m’impressionnes plus, je ne te crains plus et ne t’admire plus. Je t’estime à ta juste valeur. En fait c’est ça l’amour : t’aimer exactement pour ce que tu es, même si tout ne me plait pas, même s’il n’y a pas d’admiration, même si tu ne m’excites pas. C’est un peu comme l’homme que tu m’as envoyé. Je l’aime sans explications. Je t’aime sans explications. C’est tout ce que je sais.
Au réveil, le matin, il y a deux choses que je sais : l’une est que je ne sais pas ; et l’autre que je t’aime. Je te l’ai déjà dit : tu ne m’attraperas pas trois fois. Je sais que tous tes macros t’ont dit la même chose : « c’était la dernière ! ». Moi je m’y tiens. Tu m’as testée, n’est-ce pas ? Et je t’aime toujours. Cette fois ce seront mes règles du jeu. Je vais m’éloigner un peu, pour mieux t’observer. Je dois souffler du poids de ta condition. Toi, tu as assez de prétendants pour patienter. Ne t’inquiète pas : toi et moi, c’est quelque chose. Je lui ai dit que dans mon cœur, il y a ma famille, lui et toi. Je crois qu’il n’est pas content que je l’aime autant que l’humanité, autant que toi, Congo. Surtout qu’à ses yeux, tu ne mérites pas mon amour. Beaucoup pensent que tu es paresseux, infantile, irresponsable et même victime. Je sais que tu es plus que ça. Voilà ! Alors je te quitte pour quelques temps. Disons qu’on fait une pause. Je passerai te rendre visite. De là où je serai, je vais œuvrer pour toi et toutes les autres. Peut-être, ouvrirai-je une maison close. Oh ! Allez, Congo, je te taquine ! Et puis, remarque, je m’adresse déjà mieux à toi. Comme les gens ne te respectent pas, je leur montrerai qui tu es. Je vais leur apprendre le respect. Il ne faut pas s’y méprendre : au fond, tes macros ne sont pas plus heureux que toi, Congo. Seulement, ils ne le montrent pas. S’ils le feraient, tu ne les craindrais plus. S’ils le feraient, c’est toi qui dirigerais leur maison close. Ne t’inquiète pas, Congo. Je vais te construire une nouvelle maison – pas une maison close ; dans un quartier sympa. Tu vas y élever tes enfants dans la joie et la sérénité. Quand tu y seras installé, je garderai la porte (au cas où), comme tu as gardé la mienne pendant ces années.